Monday, April 23, 2012

Postface à "La réalité augmentée"


POSTFACE à mon ouvrage "La réalité augmentée" - LA TECHNIQUE, ENTRE AMOUR INTÉRESSÉ ET CASTRATION IDÉOLOGIQUE (notes omises)

Face au progrès technique, deux attitudes intellectuelles dominent. La première consiste à s’en défier, à l’instar de Martin Heidegger, Ernst Jünger et Jürgen Habermas, ces figures stellaires de la pensée contemporaine qui continuent d’inspirer des générations d’intellectuels. M. Heidegger estime que la technique moderne « provoque » la nature en la mettant en demeure de « livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée » ; J. Habermas entend subsumer la rationalité technique ou instrumentale — fin, moyens — à la rationalité communicationnelle ; quant à E. Jünger, qui diagnostique « l’immense supériorité du royaume des Muses sur celui de la technique », et confesse qu’il s’arrangerait sans peine « de la technique et de l’état des sciences à l’époque d’Alexandre et d’Aristote, je les préférerais même », il institue le caractère « démoniaque » de la technique en appendice récurrent de son œuvre. De cette hostilité à la technique, il existe une multitude d’exemples.


Lorsque Google annonça son intention de numériser les bibliothèques, des boucliers se levèrent en Europe contre la marchandisation du savoir. De coûteuses initiatives publiques furent lancées. Aujourd’hui, Google Books est devenu l’instrument privilégié des thésards et constitue, de fait, et très largement, la plus vaste bibliothèque globale, ayant notamment revitalisé des millions d’ouvrages indisponibles et libres de droit en les dotant, du fait même, de ce fantasme de tout académique qu’est l’indexation absolue (« Rechercher dans ce livre »... n’importe quel mot !) et c’est l’ampleur même de ce succès technique et commercial qui fait craindre, cette fois à juste titre, des abus de position dominante. Quelques années auparavant, nombre de politiques ne traitaient de l’Internet que sur le mode de sa nécessaire démocratisation et de la « fracture numérique » qu’ils se proposaient de résorber en lançant des réseaux publics à la portée de tous. Pourtant, c’est au progrès technique qu’il est revenu d’élargir l’ampleur de la Toile, jusque et y compris dans les pays les plus pauvres. Dans un autre registre, les rapports de la FAO, l’organisation onusienne de l’alimentation et de l’agriculture, établissent que la fraction de l’humanité qui souffre de faim et de malnutrition n’a jamais été aussi menue, alors que nous n’avons jamais été aussi nombreux. Cette satiété, très inégale et toute relative, l’humanité la doit au progrès technique en Inde, en Chine, en Afrique et partout où la faim a reculé ; de ce point de vue, la technique a réalisé les promesses non tenues des idéologies tiers-mondistes. En Occident, nous avons gagné en l’espace de quelques décennies quarante années d’espérance de vie, soit un doublement, c’est-à-dire une deuxième vie, dont nous sommes redevables au progrès technique, et aux hommes qui l’ont porté. Comme le relèvent aussi bien M. Heidegger que J. Habermas, les anciens Grecs avaient de la technique, ou technè, un concept voisin de celui de la poïesis, ou production d’œuvre, qu’ils distinguaient de la praxis, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques visant à transformer la nature. Cette conception poétique de la technique se révéla modestement féconde, puisque les Grecs partagent avec la civilisation solaire des pharaons, sur le plan technique, une constance linéaire dans la non-invention. Alors, pourquoi tant de haine pour la technique moderne ? Technique, capitalisme et américanité sont des thèmes qui, dans la conscience collective européenne de la seconde moitié du vingtième siècle et depuis, sont mariés avec la même tendance syncrétique qu’Habermas observait, à juste titre, entre la technique moderne et la science. Il semble bien que le vrai sujet soit la dénonciation du capitalisme et de son incarnation américaine ; la technique n’étant qu’une victime collatérale. L’étendard politique et juridique ultime de cette puissante phalange technophobe est le principe de précaution qui, en France après l’Allemagne, accédait récemment à la dignité constitutionnelle.

La seconde posture intellectuelle face au progrès technique consiste à embrasser avec enthousiasme chacune de ses manifestations, en s’interrogeant sur les affinités médiévales des sceptiques ; il existe, aux États-Unis, une intelligentsia qui en fait métier, montant au créneau pour cribler de flèches médiatiques ceux qui s’aventurent à interroger les effets de bord de telle ou telle technique particulière. Régulièrement stipendiés par l’industrie, ces communiquants sont des professionnels, et l’affrontement de la glorieuse chevalerie philosophique et des fantassins de la communication fait, au final, un champ de bataille plutôt équilibré. Toutefois, le sujet est trop dense pour se laisser réduire à des abstractions, même piquées de références à la Grèce antique, ou de slogans intéressés sur le thème du progrès radieux. L’adhésion sans réserve à la technè est aussi dénuée de sens que son rejet, car ses applications s’ouvrent fréquemment sur des aberrations. Ne fixer aucune borne à la mise en œuvre du génie génétique, par exemple, serait aussi peu rationnel que de le proscrire intégralement. Pour rester dans le registre grec, le maître mot n’est-il pas celui de phronésis ou prudence, qu’Héraclite, déjà, mettait sur un pied d’égalité avec la sagesse ? Prudence ou précaution, dira-t-on, la belle affaire ! Toutefois, la prudence a pour elle d’avoir été activement construite, depuis l’époque romaine, par des générations de juristes ; c’est un concept plein, entier et opérationnel qui s’enracine dans les vicissitudes de la vie concrète et se ramifie, dans les pays civilistes et de common law, depuis le standard de la prudence normale jusqu’aux régimes de responsabilité objective (strict liability). Tandis que la précaution, qui descend des cimes de l’idéologie, n’est emplie que des théories incertaines dont on la suture depuis dix ans. L’important est que la circonspection face au progrès technique ne pourra, ni n’a jamais pu, que se construire de manière modeste et incrémentielle, au départ de situations de fait, plutôt que de préjugés idéologiques. De ce point de vue, l’institution qui paraît la mieux à même de poursuivre la construction de la prudence face à la technique n’est pas l’intellectuel, ni le politique, mais le juge, qui jouit sur les deux précédents d’un avantage comparatif structurel dans la catégorie reine de cet essai : l’information.

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